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samedi 13 novembre 2010

Feu Le Gai Relais

Chaque semaine ou presque 
je prends la route pour rejoindre la ville où j'étudie et, chaque semaine ou presque, je passe devant Le Gai Relais. "Mais qu'est-ce ?" me direz-vous ! Et bien à vrai dire je n'en sais fichtrement rien mais voilà 4 années que cela m'intrigue. Perdu au beau milieu de la campagne, Le Gai Relais a un aspect de restaurant de routiers établi dans un préfabriqué. Derrière ses grandes vitrines on aperçoit un bar, des chaises et des tables en bois couvertes de jolies nappes rouges et blanches à carreaux. Une grande enseigne nous annonce qu'il s'agit du Gai Relais. Tout un programme ! Alors je m'imaginais un restaurant bruyant, qui ne désemplit pas et où l'on entend des grivoiseries et autres blagues qu'on n'est en mesure d'apprécier seulement quand la route fait partie de notre quotidien. Un restaurant où se retrouvent ponctuellement Jacques, André et Marcel, collègues depuis vingt ans, pour se raconter les dernières nouvelles de France et de Navarre derrière un bon verre de vin (enfin de piquette, enfin non d'eau, ils sont routiers mince !). Je visualisais le patron, ami de fortune de tous ses clients, toujours derrière le bar en train d'essuyer des verres usés.
Bref j'imaginais un lieu plein de vie et gorgé de souvenirs.

Seulement voilà, 
depuis 4 ans je n'ai jamais aperçu un seul client à l'intérieur. Que des chaises et tables aux nappes rouges, désespérément vides mais toujours aussi impeccables. Où sont Jacques André et Marcel ?? Qui entretient ce restaurant, pour quoi, pour qui ? Y-a-t-il âme qui vive là-bas ? Voilà les questions que je me suis longtemps posées.

Et puis un jour, il y a eu un très grand bouleversement, je n'en ai pas cru mes yeux : il y avait eu du mouvement autour du Gai Relais  ! Oui ! "Gai" a été effacé, rayé, hachuré violemment ! Le Gai Relais n'est plus que Le Relais, restaurant de routiers désert en pleine cambrousse.

Alors j'ai décidé qu'on ne m'y prendrait pas deux fois; puisque je ne comprends pas j'ai développé ma propre théorie sur cet endroit. Le coup du restaurant, ça n'est rien d'autre qu'une couverture pour éloigner les soupçons : feu Le Gai Relais doit posséder une cave secrète où se retrouvent les plus grands criminels en cavale. Ils ont supprimé "gai" parce quand même, faut pas pousser mémère dans les orties, c'est pas le monde des bisounours chez eux. 
Je passe donc toutes les semaines ou presque devant le lieu le plus dangereux de France et j'interdis quiconque de m'affirmer que ça n'est rien d'autre qu'un restaurant de routiers sinistré !



mardi 22 juin 2010

"De ma fenêtre j'vois des autres fenêtres Des gens qui regardent des autres gens ♫"

Il y a parfois des moments de vie très anodins auxquels on repense souvent, sans bien savoir pourquoi.

Ce jour là, je me rendais chez un médecin que je ne connaissais pas encore. Je m'attendais à entrer dans une salle d'attente plutôt froide, austère ou complétement impersonnelle; une salle d'attente médicale. Ou alors je ne m'attendais à rien. Puis, à mon arrivée, j'ai rapidement senti que l'atmosphère n'était pas si lourde qu'à l'habitude. Au début, je ne savais si cela était dû à la petitesse de la pièce ou aux quelques décorations sur les murs.

Je comptais me plonger dans un bon bouquin mais, face au défilé des patients et à ce qui se jouait devant moi, j'ai vite relevé le nez. Les règles de la salle d'attente -tu ne prendras point la parole et tu ne prêteras point attention à ton prochain- étaient complétement chamboulées. La pièce s'est rapidement transformée en petit bistrot de quartier, où chacun a ses habitudes et ses sujets de conversation favoris. Alors j'ai compris que finalement la couleur des rideaux n'avait aucune sorte d'importance, la vraie responsable de cette douce chaleur c'était elle. Une dame coquette d'une toute petite carrure, aux cheveux gris coiffés en un carré impeccable, assise derrière un minuscule bureau de bois. Les gens disent que c'est une secrétaire mais je ne suis pas d'accord; elle, elle n'avait rien d'une secrétaire au sens où on l'entend généralement.

Confidente ! Voilà un terme qui me semble plus adapté. Cernant inconsciemment toute la gentillesse dont elle pouvait faire preuve, les patients successifs ne résistaient pas à l'envie de lui parler et lui parler encore. Ils lui parlaient du beau temps ou de la pluie, du prix du pain, de leurs chiens, de Johnny, de la maladie de Johnny, des concerts de Johnny, de leur mère, de leurs enfants... Et elle leur répondait, toujours avec une très grande courtoisie et en les encourageant à vider leur sac débordant de banalités ou d'un quotidien plus douloureux. Elle leur tendait une oreille attentive, tendre et pleine d'humilité. J'ai d'abord eu un petit peu pitié, me disant que les bavardages incessants et futiles de tous ces inconnus devaient être un enfer lorsqu'on les subissait continuellement. Mais je n'ai lu aucune souffrance, aucun ennui ou aucune marque d'impatience sur son visage. En vérité, elle semblait ravie de ce partage, de pouvoir s'émouvoir d'une naissance ou s'emporter contre le système d'un commun accord avec son interlocuteur. Je dois avouer que j'ai été assez époustouflée par cette femme, visiblement très intelligente et cultivée, offrant tout son temps et toute son âme aux autres.

Ce jour là, j'ai un peu mieux compris le sens du mot sincérité.

Ce jour là, j'ai cru un instant en l'être humain.

jeudi 17 juin 2010

A quoi tu penses ?

Dans une autre vie, j'aurais une boutique. Pas une de ces enseignes modernes qui nous vendent des vêtements fabriqués à l'autre bout du monde, non ! Je parle d'une très vieille boutique, dont le dernier propriétaire aurait disparu depuis si longtemps que les lettres de l'écriteau "à vendre" en seraient devenues presque illisibles. Elle se dresserait au cœur d'une petite rue pavée qui sentirait le lilas au printemps et depuis laquelle on pourrait apercevoir la mer. La devanture en bois et la vitrine poussiéreuse s'excuseraient d'apparaître aussi usées par les assauts du temps mais, avec un œil averti , on pourrait déchiffrer "Antiquités" autrefois écrit en lettres dorées. A l'intérieur le temps serait éternellement figé par une force imperceptible contre laquelle toute tentative de lutte se révèlerait vaine. Le silence se trouverait parfois brisé par le joyeux tintement de la clochette annonçant l'arrivée de quelque visiteur égaré et dont les pas feraient grincer de toutes ses forces le vieux parquet. J'y vendrais de tout et de rien, mais surtout de rien. S'y entasseraient de curieux objets de toutes les tailles et de toutes les formes, des livres anciens écrits par d'illustres inconnus, des meubles autour desquels des générations d'araignées auraient tissé leurs toiles, des tableaux au style douteux, des jouets désuets, d'obscures inventions, des briques et des brocs. Je les connaîtrais sur le bout des doigts après m'être raconté mille et une fabuleuses histoires sur leurs origines, sur leurs propriétaires successifs, sur la raison de leur abandon dans ma boutique. Puis les saisons et les habitants du quartier se succéderaient et je resterais, imperturbable derrière mon comptoir, légèrement courbée sous le poids des années. Les badauds flâneraient de moins en moins devant ma vitrine fantomatique, jusqu'à ce que les gens bien pensants chuchotent que j'ai perdu la tête. L'écriteau "à vendre" continuerait à s'effacer doucement après ma mort, attendant qu'un nouveau propriétaire se risque à le décrocher.